Une maille à l’endroit, une maille à l’envers
Sous l’amicale pression de certains, je vais vous parler d’un autre jeu télévisé que j’affectionne particulièrement : Le Maillon Faible (dont le générique sert de sonnerie à mon GSM, c’est donc vous dire). Mais avant de vous parler science et stratégie, je ne résiste pas au plaisir de vous raconter la genèse du jeu.
Fin des années 90, itv, la chaine rivale et commerciale de la BBC, tenait le haut du pavé avec un jeu télévisé américain (mais syndiqué à travers le monde) : Who wants to be a millionaire ? (Qui veut gagner des millions ?). La BBC cherchait une contre-attaque.
On vit alors apparaître un jeu à midi mettant en présence trois candidats et les questions tournaient autour de citations (« qui a dit… », « de qui untel parlait lorsqu’il disait que… », « complétez la citation… »). Les candidats étaient debout derrière un pupitre, le décor était gris-bleu métallique et à chaque round, la présentatrice disait : « Let’s play Quotation Marks » (le nom du jeu donc).
Le jeu disparut de l’antenne quelques mois plus tard.
L’idée générale fut reprise et perfectionnée : plus de candidats, des questions variées, une compétition permanente entre les joueurs qui s’entre-éliminent à chaque tour, une musique planante et inquiétante… Pour couronner le tout, il fallait un ou une animateur/trice de choc.
Elle fut assez rapidement trouvée : Anne Robinson est une journaliste presse et télé remarquée et remarquable, forte et intelligente, acide et piquante. Il suffisait de la vêtir de noir, de la laisser prendre son air sévère, et hop ! The Weakest Link était né, le 14 août 2000. Plus de 1000 émissions furent diffusées, dont des numéros spéciaux pour le prime-time (avec 9 joueurs, des gains plus importants et souvent des célébrités qui donnent leurs gains à une œuvre de charité). Anne Robinson a même animé la version US durant un peu plus d’un an, et ses répliques assassines font chez certains l’objet de culte !
Pour en savoir plus sur le jeu voici quelques liens :
http://www.bbc.co.uk/weakestlink/index.shtml
http://www.lemaillonfaible.com/
Le jeu est « syndiqué » = le concept et le format sont vendus clé-en-main à des chaînes de télé (ça va jusqu’au clin d’œil final). Voir pour la liste des pays : http://en.wikipedia.org/wiki/The_Weakest_Link
Mais la Science me direz-vous ?
Et bien ce jeu fait intervenir des comportements de groupes (avec les réflexes claniques et les discriminations) et des stratégies de conquête.
Pour l’aspect sociologique, des chercheurs se sont penchés sur le comportement des joueurs lorsqu’ils doivent éliminer l’un des leurs ; les arguments avancés (« on reste entre filles », « il vient du Nord il a les neurones congelés », etc.) et les justifications post-élimination (« ils sont vraiment nuls de m’avoir éliminé », etc.) ont été étudiés de très près.
L’objet de ces analyses est non seulement de révéler les mécanismes et comportements au sein du groupe dans lequel les membres sont coincés entre le besoin de coopérer pour avoir de grands gains et l’impératif de compétition pour les remporter, mais aussi de faire le parallèle avec le monde réel (sous-entendu de l’entreprise).
Un exemple parmi d’autres : http://www.ssc.wisc.edu/jhr/news/press-releases/past/2005/dec-8-2005.htm
J’ai eu l’occasion aussi d’observer que le comportement des joueurs varie d’un pays à l’autre, autant dire d’une culture à l’autre (un exemple classique : les candidats américains ont plus de répondant et n’hésitent pas parfois à tenir tête à Anne Robinson, chose totalement impensable chez leurs cousins anglais plus disciplinés).
Il y a aussi les stratégies.
D’abord il faut constater qu’à l’avant-dernière manche, celle où il ne reste plus que trois candidats, c’est quasi systématiquement le plus fort (ou celui qui apparaît comme étant le plus fort) qui se fait éliminer : « l’équipe » l’a gardé jusque là pour faire grimper les gains mais les deux autres joueurs ne veulent pas risquer de perdre face à lui. Le plus fort a donc intérêt à avancer masqué vers la manche finale… sauf qu’il y a un intérêt à être le plus fort aux manches précédentes car, en cas d’égalité des voix lors de la désignation du maillon faible (deux voire trois candidats sont désignés par le même nombre de joueurs), c’est au maillon fort de choisir – or si il est parmi les désignés, il peut aisément s’en sortir. Il n’est donc pas évident de passer inaperçu !
Ensuite, il faut regarder la chaine des gains. Le jeu se déroule ainsi : première question, si le candidat répond bien il y a un premier palier qui est franchi, on passe au candidat suivant, une autre question lui est posée, s’il répond bien un autre palier est franchi, ainsi de suite jusqu’à ce que le dernier palier soit atteint ce qui arrive très rarement et seulement au premier tour – cela s’explique par la fraicheur des candidats au premier tour (le temps entre deux questions posées au même joueur est suffisamment long et le stress de l’émission est suffisant pour être sur le qui-vive sans pour autant bloquer ou faire perdre la tête).
Si un joueur se trompe, on redescend au premier palier et on recommence la montée. Par contre, si un joueur, avant que sa question ne lui soit posée, dit « banque », le montant du palier atteint est mis de côté et on recommence au premier palier.
Alors facile, pour maximiser les gains, il suffit que chaque joueur banque, indépendamment du succès de son prédécesseur…
Sauf que non, car la croissance des gains par palier n’est pas linéaire !
La voici (ici en livres sterling, pour l’émission de fin d’après-midi sur BBC2) :
20 ; 50 ; 100 ; 200 ; 300 ; 450 ; 600 ; 800 ; 1000.
Un rapide calcul montre que la progression des montants est de plus en plus grande (elle accélère en somme) : 30 ; 50 ; 100 ; 100 ; 150 ; 150 ; 200 ; 200.
Donc pour atteindre 1000, avec la stratégie « banque systématique » il faudrait faire une chaine de [1000 / 20 = 50] bonnes réponses, alors que sans banquer et en répondant correctement à chaque maillon, la chaine n’est que de 9 !
Le pari que se pose chaque joueur est de choisir entre banquer ou risquer de ne pas bien répondre à la question.
Plusieurs études portant sur ces stratégies « de réseau » ont été publiées. En voici une : http://www.cs.unibo.it/pub/TR/UBLCS/2006/2006-21.pdf
Vous voyez, la Science est partout !