Au départ, la BD était essentiellement une lecture de loisir pour gosses, avec une éventuelle petite leçon de morale pour rassurer les parents. Cette première période a duré relativement longtemps, et le genre n’a pas disparu pour autant. Cependant, de nouveaux genres sont apparus : la BD pour adulte, d’abord au sens premier : essentiellement avec des gonzesses à poil (Barbarella, Métal Hurlant, Hara-Kiri, l’Echo des Savanes, tout ça.)

Plus tard, les histoires elles-mêmes ont pris un tournant plus adulte, je veux dire moins axées sur le simple attrait d’une histoire à rebondissements. L’introspection prend une part importante de la publication, surtout chez l’Association (David B., Trondheim, et tant d’autres).

Aujourd’hui, de plus en plus, le media BD prend une nouvelle voie qu’il avait relativement peu explorée : le reportage.
Si la jeunesse se déconscientise politiquement (ça se voit, faites pas les hypocrites), la BD, non.
Et le milieu de la BD apprécie ce style à sa juste valeur, qui a récompensé ces dernières années Rural et Les Mauvaises Gens, d’Etienne Davodeau, deux très bonnes BD, l’une sur le monde agricole au travers de la vie d’une ferme biologique, l’autre sur le passé syndical des parents de Davodeau, Persépolis, qui décrit la vie en Iran et en Autriche de Marjane Satrapi, ainsi que le Retour au collège de Riad Sattouf, plongée hilarante dans la vie d’une classe de troisième dans un collège bourge de Paris.
On peut voir dans ces exemples un prolongement de l’autobiographie, au sens que les auteurs se mettent en scène dans leurs investigations.

L’exemple le plus frappant de cette tendance aujourd’hui est Dol, une BD de Philippe Squarzoni : en 285 pages en noir et blanc, il examine les divers aspects de la politique française depuis l’élection de 2002.

Au fil de nombreuses interviews de journalistes (Monde Diplomatique…), de militants (ATTAC), d’avocats, il dissèque la manière dont le libéralisme s’implante de plus en plus dans la politique française, de manière insidieuse. Tous les sujets de société passent à sa moulinette, depuis l’insécurité et son origine (décrite par des journalistes de France Info et d’autres médias), jusqu’à la réforme du système des retraites ou la Sécurité Sociale, en passant par les problèmes des impôts…
Il donne des chiffres, expose la manière dont ils peuvent être détournés (en particulier dans le domaine de l’insécurité), ses arguments sont vraiment fouillés, en bref, c’est du vrai journalisme d’investigation, qui ne sauve pas grand monde. Si le gouvernement de droite en prend pas mal plein la gueule, la gauche est épinglée sur la manière qu’elle a de détourner ses combats sur des sujets de société qui nous touchent (l’homosexualité, les SDF, etc).

Pour moi, Dol peut être considérée comme d’utilité publique : grâce à cette BD, j’ai pu comprendre et remettre en perspective pas mal de choses que j’avais pu lire dans les journaux, sans saisir leur portée (la baisse des impôts sur le revenu, entre autres). A mettre entre toutes les mains.

Voilà, un petit manifeste pour tenter de montrer la variété, l’importance et la maturité de ce qui est trop souvent considéré comme uniquement un “truc de gosses”.